Genèse du projet

LEDERI naît du constat qu’il existe un lien étroit entre la diffusion de l’imprimerie et la pratique de la dédicace. Si cette dernière se développe dès les XIVe-XVe siècles en milieu humaniste sous forme de « don », c’est-à-dire de lettre accompagnant un exemplaire offert à un patron, sa généralisation dans le livre imprimé lui permet de se configurer en un énoncé autonome, séparé du texte. La lettre de dédicace se constitue ainsi progressivement comme un discours codifié où transparaissent des enjeux économiques et la fragilité du métier d’auteur, dans ses différentes déclinaisons, en qualité d’éditeur scientifique, de traducteur, de compilateur et de créateur.

Placer une œuvre sous le patronage d’un puissant - noble, prince, roi, empereur, pape ou cardinal, mais aussi grand bourgeois – est d’usage courant et relève d’une démarche conventionnelle : le soutien financier et la protection du mécène participent au succès de l’œuvre, en la mettant à l’abri des aléas du marché. Le langage codifié qui s’y déploie repose sur une sémantique allusive qui cache la réalité concrète de l’apport financier et de la rétribution escomptée. Des mots clé comme « gradire », « accettare », « donare », « indirizzare », « porre sotto il nome » jalonnent ces lettres et marquent autant de passages codifiés de ce micro-genre.

Le dédicataire est aussi le lecteur alpha, le lecteur idéal et dans la culture manuscrite, cela se concrétisait dans la convention du « don » : l’auteur offrait au mécène un exemplaire de présentation exclusif, enluminé, rédigé en une élégante écriture. Cette pratique se poursuit à l’âge de l’imprimé : l’exemplaire de présentation, offert au patron avant la mise sur le marché de l’ouvrage, était le plus souvent tiré sur un support raffiné (le vélin par exemple) avec des lettrines et des éléments décoratifs et une reliure de luxe. Le patron apparaît, même à l’âge de l’imprimé, comme le premier lecteur, celui qui détermine et adresse les autres lecteurs. Son nom imprimé en lettres capitales sur le frontispice flatte son orgueil, les louanges de la dédicace célébrant ses mérites accréditent son image de promoteur des lettres et des savoirs. Il n’est pas rare de rencontrer des personnalités particulièrement généreuses et attentives aux retombées politiques d’un réseau de protection de lettrés, au risque d’apparaître comme de véritables « chasseurs de dédicace », tel Côme Ier de Médicis soucieux de consolider le pouvoir ducal grâce à une scrupuleuse politique culturelle.

Les détracteurs et les critiques ne manqueront pas. Les abus de flagornerie, les excès rhétoriques pour des mérites parfois inexistants du dédicataire en irritèrent plus d’un et aboutirent parfois à des publications invitant à davantage de sobriété dans l’art de la dédicace (comme Giovanni Fratta, Della dedicatione de’ libri, Venezia, 1590). La louange va de pair avec le topos de la modestie, l’abaissement de l’auteur qui insiste sur la faiblesse de ses moyens, tout en vantant l’utilité et la nouveauté de son œuvre, un exercice d’équilibriste qui inscrit la relation dédicateur-dédicataire également dans la demande de protection contre les ennemis de l’auteur.

Mais c’est surtout une réflexivité méthodologique et métatextuelle de première importance qui se dégage des dédicaces en vernaculaire et qui apparaît comme un jalon important dans la construction, progressive et complexe, de la notion même d’auteur. L’auteur y expose ses choix de méthode et son projet culturel, il en revendique la nouveauté, croisant des débats majeurs de l’Italie de l’époque, comme la question de la langue, la légitimité du vernaculaire italien comme langue du savoir, l’émergence des nouveaux acquis scientifiques et des projets culturels novateurs, et aborde, sujet non des moindres, la place du savant dans une société en profonde mutation. En plus du statut conventionnel de l’auteur d’une œuvre inédite, le cas particulier des traducteurs et la notoriété dont nombre d’entre eux jouissent, invitent à interroger la notion d’auctorialité en la dissociant de celle d’autorité, à une époque où la transition de la culture classique, encore très puissante, et l’émergence d’une culture scientifique moderne donnent lieu à une conception encore très mouvante et instable de la responsabilité auctoriale.

Le prisme de la lettre de dédicace permet donc d’interroger de façon concrète le processus de construction de la catégorie moderne d’auteur, généralement associé à l’apparition de l’imprimerie et à une approche moderne de la littérature et des savoirs, entendue au sens large. Dès lors, l’identification des conditions dans lesquelles les auteurs travaillent, des aides reçues et des exigences auxquelles ils sont soumis, permettra aussi de réfléchir à la fragilité de la catégorie d’auteur dont dépend notre compréhension moderne de la production des savoirs, laquelle est le plus souvent associée à l’identification de l’auteur comme seul et principal responsable. Par le prisme de la lettre de dédicace, on pourra dégager une figure auctoriale (auteur, traducteur, vulgarisateur, compilateur) confrontée aux aléas du marché libraire, contraint sans cesse de se conformer au goût changeant d’un public non académique, puisque la littérature savante en vernaculaire s’ouvre à un nouveau lectorat, non universitaire, à savoir les cours princières italiennes et italophones en Europe, la bourgeoisie urbaine et marchande, les femmes, les hommes d’armes. Ce tournant, où se joue l’adéquation de la culture savante aux contraintes des modes culturelles et du marché libraire, est déterminant pour l’émergence d’une nouvelle conscience auctoriale et ouvre une fenêtre factuelle, concrète sur la construction de la modernité.

Face à ce corpus foisonnant, aux frontières parfois floues et mouvantes, nous avons choisi dans un premier temps de procéder par parcours thématiques afin de structurer la base LEDERI autour d’ensembles cohérents et de les alimenter progressivement. Ces parcours, bien loin d’être finalisés et encore moins d’être exhaustifs, ont pour principal objectif de montrer comment ces dédicaces peuvent entrer en résonance. Le choix des parcours thématiques obéit à des logiques distinctes. Certains parcours correspondent à un domaine de savoir spécifique - les traités d'agriculture, d'art militaire ou d'architecture etc. – ce qui permet de voir émerger un langage propre à chacun et de cartographier une sociologie du dédicataire. D'autres parcours se focalisent sur la typologie de dédicataire, à commencer par le public féminin émergent et les grands mécènes qui attirent et déterminent l'écriture savante. À côté de la très répandue "adresse au lecteur" anonyme, à vocation universelle, un parcours thématique regroupe les dédicataires collectifs institutionnels, comme le Sénat de Rome, la Seigneurie de Florence, ou encore les membres d'une Académie. Enfin, le parcours consacré aux incunables en vernaculaire s'intéresse à la dédicace au moment de la transition du manuscrit à l'imprimé.